Paul Biya peut-il réconcilier les camerounais ?

Alors que le pays est déjà sérieusement divisé et son unité mise à rude épreuve, beaucoup craignent une guerre pour le fauteuil présidentiel qui pourrait être source d’un nouveau conflit. Coincé dans l’étau de plusieurs crises, comment Paul Biya peut-il encore réussir sa sortie?

Le Cameroun est en crise, c’est presque une vérité de Lapalisse.  Une crise profonde, une crise d’identité même. On peut constater une montée en puissance du tribalisme qui crée une véritable scission au niveau national. Outre cela, on ne peut ignorer les crises dans les zones anglophones et même dans l’extrême nord du pays. Ce pays est devenu une véritable jungle où les détournements des deniers publics, la haine, la corruption et autres maux ont envahi tout l’espace public et pris en otage, les 25 millions d’âmes qui y vivent. Un véritable fossé sépare désormais la minorité des riches à la majorité des pauvres. On croit rêver. Même les Lions indomptables de football qui, hier étaient pratiquement le socle de l’unité nationale sont devenus un instrument de division. En effet, depuis le début du Championnat d’Afrique des Nations (CHAN), qui se joue depuis le 16 janvier dernier en terre camerounaise, plusieurs personnes souhaitent l’élimination de cette équipe pour susciter le mécontentement général susceptible de créer l’étincelle tant attendue pour mettre le feu aux poudres et créer un soulèvement populaire. L’opération épervier sensée venir mettre fin aux détournements et la corruption est un échec cuisant avec son lot de règlements de compte. Le président de la République Paul Biya en éternel mendiant de la paix semble émoussé, voire découragé. Toutes les initiatives prises par lui pour apporter des solutions aux multiples problèmes de ses compatriotes sont diluées, voire sabordées par ceux-là même qui doivent les implémenter sur le terrain.  Alors qu’on parle de plus en plus de fin de règne, les interrogations fusent de toute part sur l’héritage qu’il va léguer à ses compatriotes.

Crise anglophone

Après la déclaration symbolique d’indépendance du mouvement sécessionniste ambazonien au Cameroun, le 1er octobre 2017 et la répression qui a accompagné les manifestations qui se sont déroulées dans différentes localités des régions anglophones, la question qui se pose au peuple camerounais est celle de savoir jusqu’où Paul Biya est prêt à aller pour sauvegarder la paix, idée centrale dans la mythologie politique camerounaise ? Pour l’heure, le consensus est que le dialogue serait la solution au  problème anglophone. Que cette option fasse l’unanimité révèle l’ampleur de l’impasse dans laquelle se trouve le pays. Le 6 octobre 2020 dernier, Fame Ndongo, secrétaire à la communication du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), déclarait au micro de RFI que « le dialogue a eu lieu ». En référence au Grand dialogue national du 30 septembre 2020. Il confirmait en outre que « la forme de l’Etat est non négociable », et il réduisait les acteurs de la revendication anglophone à une « minorité d’extrémistes ». Loin d’être une surprise, cette rigidité est l’un des marqueurs fondamentaux du régime Biya. De toute façon, quand bien même voudrait-il dialoguer que son déficit de légitimité politique, après des années de lutte et de résistance, rendrait un face-à-face entre lui, ou son régime, et les leaders du mouvement sécessionniste improbable. Ceux-ci le récuseraient immédiatement.

Un contexte de fin de règne

La seule option réaliste serait alors le recours à une médiation étrangère. Si elle paraît souhaitable, une telle option est en réalité dangereuse. En effet, presque par définition, les médiations internationales accouchent de compromis qui n’arrangent jamais les pouvoirs en place. Or  au lendemain de la mise en place des exécutifs régionaux dans un contexte de fin de règne, le régime Biya ne peut se permettre d’apparaître faible ou fragilisé. Contraint d’appliquer des résolutions qui lui seraient imposées de l’extérieur, il y a tout lieu de penser que, sous la pression de faucons qui n’auraient plus rien à perdre, il opterait pour la politique de la terre brûlée. Comme cela s’est vu à plusieurs reprises par le passé, un accord issu d’une médiation internationale serait l’étincelle qui mettrait le feu aux poudres.  Au passage, et de façon logique, les leaders initiaux du mouvement  des personnalités raisonnables ont été marginalisés et remplacés par des figures radicales et souvent irresponsables. Cette mutation est hautement déplorable, car si des revendications corporatistes ont pu se résoudre par le  dialogue, il en est autrement des revendications identitaires. Pour les tenants de l’anglophonie identitaire, la sécession n’est plus seulement une  meilleure  alternative au fédéralisme : elle est un impératif vital. Tant qu’il en sera ainsi, peu importe les déclarations publiques, et peu importe le temps que cela prendra, la lutte armée sera l’objectif du mouvement ambazonien. Le Cameroun sera alors structurellement déstabilisé.

Désamorcer  la bombe identitaire Pour sortir de cette sinistre équation, il est urgent de désamorcer « la bombe identitaire », ce qui replacerait « le problème anglophone » sur le terrain purement politique et redonnerait du souffle aux voix modérées. Or le seul moyen de modifier les termes du débat serait le départ du président Biya. Pour la majorité des Camerounais, il est clair depuis longtemps que Paul Biya et son régime sont le principal obstacle au développement du Cameroun. D’une certaine manière, ceux-ci ont accepté de subir les affres de la paupérisation tant que le président du Cameroun garantissait ce qu’il appelle pompeusement « la paix ». C’était un contrat implicite entre le peuple et leur dirigeant. A la lumière de la crise actuelle, il est désormais indiscutable que le président Biya est aussi le principal obstacle à la paix dans son pays. Son image de garant de la stabilité apparaît pour ce qu’elle est : le fruit d’une propagande orchestrée par son régime. En visite au Cameroun, Son Eminence le Cardinal Pietro Parolin, Secrétaire d’Etat près le Saint-Siège a rendu une visite de courtoisie au Président de la République, vendredi 29 janvier 2021. Pendant une heure, le Chef de l’Etat et son hôte ont fait le tour d’horizon des sujets d’intérêt commun, notamment la situation sociopolitique dans le pays ainsi que les relations qu’entretiennent le Cameroun et le Saint-Siège. « Je suis ici pour manifester l’attention et la solidarité du Saint-Père François envers le Cameroun, surtout en ce moment où il expérimente un conflit sociopolitique dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Nous souhaitons que la paix revienne dans ces régions. » Il a affirmé la disponibilité du Saint-Siège et de l’Eglise Catholique en général à contribuer inlassablement au retour de cette paix en soutenant les efforts menés par les pouvoirs publics.  Tous les yeux et les oreilles sont aujourd’hui scotchés sur les retombées de cette visite de l’envoyé du Pape.                   

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