Selon les données révélées par l’Agence nationale d’investigation financières (Anif), organisme public en charge de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme au Cameroun, l’immobilier constitue une menace élevée de blanchiment, avec une tendance à la hausse

En effet, apprend-on, pour injecter dans le circuit économique les fonds issus de la corruption ou des détournements des deniers publics, de nombreuses personnes investissent massivement dans l’immobilier, sans généralement en attendre le moindre retour sur investissement. D’autres se camouflent derrière les institutions en charge du financement des investissements dans l’immobilier, pour des prêts qui sont ensuite remboursés en un temps record. « Vous avez des clients qui viennent pour solliciter un prêt immobilier. Mais, dès que vous le lui accordez sur une durée de 10 ou 12 ans, sur la base des revenus officiels qu’il a déclarés pour l’analyse de son dossier, vous êtes surpris qu’il revienne vous voir au bout d’un an pour anticiper le remboursement de ce prêt », révèle un cadre dans un établissement de crédit spécialisé dans les prêts hypothécaires. Pour inverser cette tendance au blanchiment d’argent à travers l’immobilier, l’Anif a, depuis 2019, intégré les quincailleries dans la liste des structures et autres institutions assujetties à l’obligation de lui transmettre des déclarations de soupçons. Il est désormais question pour tout gérant de quincaillerie de communiquer à l’Anif tous les achats d’un certain montant effectués par des tiers. Au demeurant, si elle peut contribuer à freiner l’ardeur des adeptes du blanchiment des capitaux, cette démarche pourrait conduire à un ralentissement des activités dans le secteur de l’immobilier, qui est très dynamique dans le pays depuis quelques années.

Batterie de mesures

Le phénomène se veut rampant, touchant de nombreux secteurs de l’économie nationale. Selon la toute première évaluation nationale de risques (ENR) de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme menée entre 2018 et 2020, « l’afflux de capitaux nécessaires aux investissements directs et la multiplication des produits financiers constituent, au-delà des apports positifs en terme de croissance économique, des vecteurs potentiels de recyclage des masses financières illicites.» Les ressources provenant de ces actes délictueux sont recyclées dans les domaines tels que l’immobilier, le déplacement de fonds vers des paradis fiscaux, les transferts de fonds dans les comptes bancaires à l’étranger, l’achat de biens de valeur. Les prises de participations dans le capital des grandes sociétés, les investissements dans les domaines industriel et agropastoral sont d’autres moyens de blanchir les capitaux. Par ailleurs, la faible inclusion financière (moins de 20%) et l’utilisation généralisée et quasi illimitée des espèces dans les transactions facilitent le fléau. Conscients de cette situation, les pouvoirs publics ont pris une série de mesures pour lutter contre le blanchiment de capitaux et parallèlement, le financement du terrorisme. C’est dans cette optique que plusieurs institutions ont vu le jour. L’Agence nationale d’investigations financières (ANIF), créée en 2005, est chargée de recevoir les déclarations d’opérations suspectes émanant des professions assujetties (banques, établissements de micro finance, assurances, commerces de matériaux de construction, notaires, avocats, etc.), de les analyser et de transmettre des rapports d’investigation aux juridictions et autres autorités compétentes. Il y a également la Commission nationale anticorruption (2006), dont la mission est de mettre en place, suivre et évaluer le plan gouvernemental de lutte contre la corruption ; le Tribunal criminel spécial (2011) avec pour mission de connaître les cas de détournements de deniers de montants supérieurs à 50 millions de F. Mais cet arsenal dissuasif ne semble pas vraiment entamer la témérité des blanchisseurs, puisque certaines activités continuent de les attirer, selon des modes opératoires plus ou moins spécifiques. La bataille est donc de longue haleine.

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