Au Cameroun, le Président vient de renouveler sa confiance à Marcel Niat Njifenji, 86 ans et à Cavaye Yéguié Djibril, 81 ans, respectivement réélus à la tête du Sénat et de l’Assemblée nationale. Un choix qui fait débat car le Président, au pouvoir depuis 38 ans, avait lui-même annoncé sa volonté d’amorcer une « transition générationnelle ».

En comptant le Président à l’origine de leur réélection, ils totalisent à eux trois 255 ans! De quoi relancer le débat sur la fameuse transition générationnelle qui peine à voir le jour au Cameroun. Le 18 mars, Cavayé Yeguié Djibril a été réélu à la tête de l’Assemblée nationale du pays. À 81 ans, le député reste président de la chambre basse du Parlement, une fonction qu’il assume depuis déjà 29 ans. Dans la foulée, Marcel Niat Njifenji, 86 ans, a à nouveau été porté à la tête du Sénat. Les choix du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) sont passés sans coup férir étant donné que le parti au pouvoir est majoritairement représenté au Parlement. Seulement cette réélection intervient alors que l’état de santé du président du Sénat est de plus en plus préoccupant. C’est d’ailleurs un homme très affaibli, à la démarche malaisée et à la voix presqu’inaudible, qui a rejoint le perchoir à l’annonce de sa victoire. Il a déjà bénéficié de plusieurs évacuations sanitaires en Europe et a même été plus d’une fois donné pour mort par des rumeurs. Selon la constitution camerounaise, si le Président Biya mourait, démissionnait ou était frappé d’incapacité, M. Njifenji, deuxième personnalité du pays, devrait assurer l’intérim et organiser les élections pour élire un nouveau Président dans un délai de 20 à 120 jours. Suite à leur réélection, les candidats du RDPC ont adressé leur «profonde» gratitude à Paul Biya, Président de la République du Cameroun, et président national du parti au pouvoir, pour leur avoir «accordé l’investiture». En effet, l’investiture de ces octogénaires à la tête des différentes chambres du Parlement est la volonté du Président Biya, lui-même âgé de 88 ans et au pouvoir depuis 38 ans. Des choix qui font débat depuis peu dans le pays même si, souligne Aristide Mono, politologue et enseignant des sciences politiques à l’université de Yaoundé, «pour quiconque maîtrise les routines qui président au choix des dirigeants camerounais aux postes politiques, ces reconductions ne sont pas surprenantes». C’est plutôt le contraire qui aurait suscité un grand étonnement. Et les routines en question reposent sur trois considérations majeures. D’abord les désignations à ces postes sont fonction du degré de loyauté ou de fidélité durable au Président. Il y a ensuite le partage, entre camarades du parti, des bénéfices issus de la conservation du pouvoir. Le Président se refuse ainsi d’être le seul bénéficiaire du pouvoir collégialement récolté et décide par conséquent de désintéresser les autres participants à l’effort de conquête et de conservation. Enfin la propension à reprendre les mêmes qui trahit en réalité la phobie du changement ou de l’innovation. Le Président n’aime pas prendre des risques qu’il juge inutiles et préfère jouer avec des éléments qui ne lui posent pas problème».

Pas de bébés dans le dos

De fait, c’est avant tout la capacité de ces deux hommes à assumer les fonctions qui leur incombent qui est en question. Mais pour Robert Mouthe Ambassa, cadre du RDPC au pouvoir, c’est la prime à «l’expérience» et à la confiance qui…prime. «Le Président de la République me semble avoir privilégié la confiance pour ce genre de poste. Il fait confiance à ces deux responsables qui sont honnêtes, sincères et ne lui feront pas de bébés dans le dos. C’est vrai qu’ils ont une santé fragile, mais toutes les décisions de leurs institutions respectives passent par eux. Ce qui rassure le chef de l’État. De plus, ils sont très imprégnés (de son) mode de fonctionnement et de travail», observe-t-il. Si la réélection de ces deux hommes au Parlement a suscité une vague de réactions, c’est bien à cause d’une déclaration récente de Paul Biya. Le 10 février dernier, dans son traditionnel discours à la jeunesse, il a évoqué l’hypothèse d’une «transition générationnelle», à laquelle ses jeunes compatriotes devraient se préparer en intégrant diverses instances de la sphère publique. De quoi déclencher une vague d’espoir chez de nombreux jeunes proches des cercles du pouvoir. Beaucoup y voyaient, en effet, une volonté amorcée du chef de l’État de se défaire de ses proches collaborateurs, qui pour la plupart sont aux affaires, tout comme lui, depuis de très nombreuses années. Mais à travers cette reconduction de ces «hommes assez âgés et physiquement amortis», Paul Biya, souligne Aristide Mono, «vient de vider de toute substance sa promesse de transition générationnelle». «On est en pleine confirmation des écarts qui ont toujours existé entre ses engagements et leur traduction dans les faits. Certes, la tête de ces deux institutions ne saurait constituer des sites d’observation exclusifs de la transition générationnelle parce que celle-ci pourrait se lire ailleurs mais toujours est-il que la reconduction de ces deux hommes à la tête de ces structures constitue des illustrations phares de l’attachement du Président au régime des gérontocrates (…) les considérations au cœur des choix du Président gèlent d’avance toute possible transition générationnelle. Elles prônent le règne des « anciens« », conclut l’analyste. S’inscrivant en faux contre cette thèse, Robert Mouthe Ambassa, estime que «le Président n’est pas en contradiction avec son discours». Il faut selon lui attendre que la relève soit suffisamment prête. «Il faut d’abord préparer son propre parti, et le mettre en bon ordre de bataille, à travers la mise à jour du sommier politique, qui sera suivi d’un renouvellement des organes de bases du RDPC, éventuellement la tenue d’un congrès. La transition générationnelle pourra alors être lancée; aux autres partis de s’y préparer aussi», objecte le cadre du parti au pouvoir. Si le septennat de Paul Biya court jusqu’en 2025, la question de la succession à la magistrature suprême est aussi au cœur de l’actualité politique depuis sa réélection de 2018. Beaucoup d’observateurs et de partis politiques de l’opposition craignent une transmission du pouvoir de gré à gré dans le clan du Président. Alors que le pays est déjà sérieusement divisé et son unité mise à rude épreuve, beaucoup redoutent une guerre pour le fauteuil présidentiel qui pourrait être source d’un nouveau conflit.

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