Alors que la Journée mondiale de la liberté de la presse est célébrée en ce 3 mai, ce droit fondamental fait face à de plus en plus de menaces. Le constat est partagé par différentes organisations, de l’Unesco à la Fédération internationale des journalistes. Et pour Reporters sans Frontière, ces menaces sont telles que la liberté de la presse dans le monde est en perte de vitesse. Et l’une des menaces ayant émergé l’an dernier est la pandémie de Covid-19.

« Je pense à une personne au Kenya qui travaille pour un petit journal », dit Anthony Bellanger. Le secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) ne veut pas la nommer par mesure de précaution. Cette personne a voulu enquêter sur la situation sanitaire dans son pays. Mais elle a, pour cela, subi des pressions : emails, messages sur les réseaux sociaux puis en face à face, devant chez elle ou à la sortie du bureau.

On a vu des journalistes travaillant sur la pandémie se faire arrêter pour une détention administrative d’une, deux ou trois journées

« Jusqu’à ce qu’il y ait une arrestation en bonne et due forme pour atteinte à la sûreté de l’État » se souvient Anthony Bellanger. Faute de charges et après intervention du syndicat kényan des journalistes, elle a finalement été relâchée. Mais elle a été arrêtée à nouveau quelque temps plus tard, toujours pour les mêmes raisons, avant d’être là encore relâchée.

« Tempête parfaite »

Le cas est emblématique d’une tendance qui s’est développée en 2021, juge le secrétaire général de la FIJ. « On a vu des journalistes travaillant sur la pandémie se faire arrêter pour une détention administrative d’une, deux ou trois journées ».

Ils ont été libérés, mais ce type d’arrestations, brèves, « sort un peu des radars habituels et c’est vraiment une nouveauté » précise Anthony Bellanger. « C’est notamment assez fréquent en Afrique et en Asie pour mettre la pression sur les journalistes. Et quand vous le multipliez par le nombre de rédactions, ça met en lumière une sorte d’ambiance délétère pour la liberté d’expression et pour la liberté de la presse ».

Avec le Covid-19, c’est une « tempête parfaite » qui s’est abattue sur la liberté de la presse, juge l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture. Ce terme de météorologie désigne une situation où tous les éléments se conjuguent pour créer des conditions très dangereuses. Pour l’organisation, les atteintes sur fond de pandémie à la liberté de la presse ont été nombreuses.

« Désinfodémie »

La crise économique a ainsi fragilisé la santé financière des organes de presse ; de nombreux journalistes ont perdu leur poste. Dans des rassemblements contre les mesures sanitaires, des journalistes ont également été agressés. « Dans la moitié des pays de l’ONU, il y a eu des entraves à la liberté d’exercer le journalisme », relève Pauline Adès-Mevel, porte-parole et rédactrice en chef de Reporters sans Frontière (RSF) dont l’organisation établit un classement de la liberté de la presse dans le monde chaque année.

Et l’essentiel des entraves est venu des États : « principalement, des dirigeants qui ont profité de l’état de sidération qui était présent au début de cette crise pour faire passer des règlements, des mesures qui ne seraient pas passés en temps normal » précise-t-elle.

En parallèle, un autre phénomène a pris de l’ampleur : la montée en puissance des « infox ». La propagation de ces fausses informations a pris une telle ampleur que l’Unesco a fait le parallèle avec la pandémie de Covid pour éveiller les esprits. « Nous avons inventé ce nouveau mot : “désinfodémie” pour souligner cette augmentation absurde de désinformation et mésinformation, ainsi que d’autres phénomènes liés comme les discours de haine et théories du complot », explique Guilherme Canela, le chef du département liberté d’expression et sécurité des journalistes de l’organisation.

« Ce ne sont pas des phénomènes nouveaux, mais malheureusement, ils ont augmenté en nombre et en complexité durant cette période », poursuit-il. Ces infox ont parfois été relayées au plus haut niveau des États. Reporters sans Frontière pointe notamment par exemple les cas des présidents brésilien et vénézuélien qui ont « fait la promotion de médicaments dont l’efficacité n’a jamais été prouvée par le monde médical ».

Tendance négative

Pour l’instant, la tendance pointée par les différentes organisations demeure négative. L’allègement des mesures sanitaires n’a pas été accompagné par un allègement des restrictions imposées aux journalistes. « La crise reste très présente et les mesures se sont installées. Malheureusement, elles n’ont pas été levées à la faveur de l’allègement des règles sanitaires au début 2021 », pointe Pauline Adès-Mevel de RSF.

La demande d’informations vérifiées est montée en flèche

Mais tous voient aussi des motifs de rester optimiste. L’Unesco considère ainsi qu’à la faveur de la crise, « la demande d’informations vérifiées est montée en flèche ». Et le combat s’organise : « notre rôle est de dénoncer justement cette utilisation arbitraire, trop facile, de ces mesures au prétexte de la pandémie », précise Pauline Adès-Mevel. Anthony Bellanger voit, lui, une solidarité professionnelle se créer face aux pressions gouvernementales.

« Nous sommes présents dans 150 pays et partout, j’ai vu de la solidarité : beaucoup de journalistes rejoignent nos organisations affiliées, syndicats ou associations, parce qu’ils estiment que maintenant, c’est le moment d’être beaucoup plus collectifs, plus solidaires de ceux qui en ont besoin », poursuit le secrétaire général de la FIJ. « Je crois que c’est aussi dans ces moments de crise qu’on voit apparaître cette solidarité qui est absolument nécessaire pour notre profession. »

Source RFI

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